Changer de métier est souvent présenté comme une décision personnelle. Nous réfléchissons à nos envies, à nos compétences, au temps nécessaire pour nous former ou encore aux conséquences financières d’une reconversion professionnelle. Mais comment prendre une telle décision lorsqu’elle concerne aussi notre entourage ?
Lorsque j’ai envisagé de reprendre des études de psychologie après quarante ans, alors que j’avais déjà construit un parcours professionnel dans la recherche et le développement, je me suis rapidement posé cette question. Ce projet représentait bien plus qu’un changement de direction professionnelle. Il impliquait du temps, de l’énergie et des ajustements qui ne concernaient pas uniquement ma propre vie.
J’ai notamment hésité à en parler à mon mari et à ma famille. Non pas seulement parce que je craignais de les décevoir, mais parce que je savais que cette décision pourrait aussi modifier notre équilibre et la place que chacun occupait dans notre quotidien.
Cette expérience m’a amenée à réfléchir à une dimension parfois moins visible de la reconversion professionnelle : comment prendre une décision qui nous ressemble tout en tenant compte de ce qu’elle engage dans nos relations avec les personnes qui comptent pour nous ?
Pourquoi est-il si difficile de prendre la décision de changer de métier ?
Lorsque j’ai envisagé de reprendre des études pour devenir psychologue, je n’en ai pas immédiatement parlé à mon entourage.
J’avais déjà soutenu une thèse de doctorat, occupé différents postes en recherche et développement et acquis une certaine reconnaissance professionnelle.
Alors pourquoi vouloir reprendre des études après quarante ans ? Pourquoi envisager de recommencer dans un autre domaine alors que j’avais déjà construit une carrière ?
Ces questions, je me les posais avant même que mon entourage puisse me les adresser.
J’ai toujours aimé apprendre. Mais à ce moment de ma vie, mon envie de reprendre des études s’accompagnait d’un sentiment d’urgence : si je ne le faisais pas maintenant, je risquais de ne jamais le faire.
Je pouvais imaginer attendre la retraite pour me consacrer à la psychologie, mais cette perspective ne me convenait pas.
Cette aspiration était devenue suffisamment forte pour que j’envisage sérieusement de changer de direction.
Pourtant, même si mon envie était claire, je doutais de ma capacité à concrétiser ce projet.
Étais-je prête à redevenir étudiante, à consacrer plusieurs années à une formation exigeante, puis à commencer une nouvelle activité professionnelle en tant que débutante ?
Et surtout, comment allais-je expliquer cette décision à mon conjoint ?
Nous avions une vie familiale bien remplie. Reprendre des études allait nécessairement demander du temps, de l’énergie et de la disponibilité.
Comment intégrer ce projet dans notre quotidien sans renoncer à certaines activités communes ? Comment trouver le temps nécessaire sans le prendre sur celui que je consacrais à ma famille ?
Je ressentais une tension entre une aspiration personnelle que je souhaitais profondément réaliser et la crainte des conséquences qu’elle pourrait avoir sur notre vie familiale.
Cette décision avait un coût pour moi, mais elle pouvait aussi en avoir un pour les personnes qui partageaient ma vie.
Changer de métier : la peur de décevoir son entourage
Avant d’évoquer mon projet avec mes proches, j’anticipais leurs réactions.
J’imaginais leurs questions, leurs objections, leurs doutes. Je cherchais presque à préparer les arguments qui me permettraient de leur expliquer pourquoi je voulais reprendre des études.
Comme si leur regard constituait un obstacle auquel je devais me préparer à faire face.
Mais au fur et à mesure que j’approfondissais ma réflexion, une autre question est apparue.
Avais-je réellement peur de leur jugement, ou avais-je peur de ce que ma décision pourrait changer entre nous ?
Je savais que mes proches m’aimaient et me soutenaient. Je me sentais libre de leur exprimer mes envies, même lorsqu’elles pouvaient paraître surprenantes.
En revanche, j’avais peur que l’investissement nécessaire à cette reprise d’études modifie profondément notre équilibre familial.
J’avais peur de ne plus être aussi présente pour eux.
Le temps consacré aux cours, aux révisions ou aux examens serait du temps que nous ne passerions plus ensemble. Certaines activités devraient probablement être réorganisées ou abandonnées.
Et ce temps, je savais que je ne pourrais pas le récupérer plus tard.
La difficulté n’était donc pas seulement de savoir si mes proches comprendraient mon projet.
Elle était aussi de savoir comment je pourrais continuer à occuper auprès d’eux la place que je souhaitais avoir.
Je voulais reprendre des études, mais je voulais également continuer à être présente pour ma famille. Et ces deux aspirations, toutes deux importantes pour moi, semblaient difficiles à concilier.
Cette tension entre différents engagements de vie a notamment été étudiée par les chercheurs Jeffrey Greenhaus et Nicholas Beutell.
Dans leurs travaux sur les conflits entre vie professionnelle et vie familiale, ils distinguent plusieurs formes de conflit, notamment celles liées au temps et celles liées aux tensions qui peuvent se répercuter d’un domaine de vie à l’autre.
Cette distinction éclaire ce que j’anticipais : ma reprise d’études ne représentait pas seulement des heures supplémentaires à trouver dans mon agenda. Je craignais également que la fatigue et le stress associés à cette formation modifient ma disponibilité auprès de ma famille.
Il ne s’agissait pas encore d’un conflit vécu, mais d’un conflit possible que j’essayais d’anticiper.
Lorsque j’ai commencé à parler de mon projet avec mes proches, leurs questions m’ont amenée à examiner mes propres incertitudes.
Avais-je réellement mesuré l’investissement nécessaire ? Étais-je prête à accepter les conséquences de cette décision sur notre quotidien ?
Leur regard ne me confrontait pas seulement à ce qu’ils pensaient de mon projet. Il me confrontait aussi à mon propre regard.
Je réalisais que ma décision engageait bien davantage que mon avenir professionnel.
Elle venait questionner ce que je considérais comme important dans ma vie familiale et la manière dont je souhaitais être présente auprès des personnes que j’aimais.
Comment prendre cette décision sans les décevoir, mais aussi sans me décevoir moi-même ?
Reconversion professionnelle : entre culpabilité, gratitude et loyauté envers ses proches
En réfléchissant à cette reprise d’études, j’ai pris conscience que ma trajectoire professionnelle ne s’était pas construite entièrement seule.
Mes parents avaient financé mes études et consenti des sacrifices pour me permettre de poursuivre ma formation. Mon mari avait également toujours été très soutenant dans mon parcours professionnel.
Leur soutien avait contribué à rendre possibles mes choix et mes réussites.
Lorsque j’ai envisagé de reprendre des études, cette histoire commune a pris une place particulière dans ma réflexion.
J’éprouvais de la gratitude, mais aussi le sentiment que ce nouveau projet allait demander, une fois encore, des ajustements aux personnes qui m’avaient accompagnée.
Je me suis interrogée sur une possible dette envers eux.
Mais en approfondissant cette idée, je me suis rendu compte qu’il s’agissait peut-être davantage d’un désir de compensation.
Si je consacrais plusieurs années à mes études, comment pourrais-je compenser le temps que je ne passerais plus avec ma famille ?
Et était-il seulement possible de le compenser ?
En choisissant de reprendre des études, est-ce que je n’étais pas en train de penser davantage à moi qu’aux personnes qui comptaient pour moi ?
Cette interrogation rejoignait une forme de loyauté que je ressentais envers eux et envers tout ce que nous avions construit ensemble.
Je ne voulais pas que mon désir de m’épanouir autrement se fasse au détriment de notre vie familiale.
Et c’est là qu’une forme de culpabilité est venue se mêler à ma réflexion.
Non pas parce que mes proches me reprochaient de vouloir reprendre des études, mais parce que j’avais moi-même des difficultés à accepter ce que cette décision pourrait leur demander.
Cette expérience m’a conduite à m’interroger sur ce que nous entendons par épanouissement personnel.
Nous l’associons souvent à la possibilité de poursuivre nos aspirations et de choisir librement notre trajectoire. Mais notre épanouissement dépend-il uniquement de notre capacité à réaliser ce que nous souhaitons ?
La théorie de l’autodétermination, développée notamment par les psychologues Edward Deci et Richard Ryan, distingue trois besoins psychologiques fondamentaux : l’autonomie, la compétence et le besoin de relation.
Dans cette perspective, l’autonomie ne se confond pas avec l’indépendance à l’égard des autres. Nous pouvons agir en accord avec nos aspirations tout en accordant une grande importance à nos relations.
Cette distinction m’aide à regarder autrement la tension que je ressentais.
Mon envie de reprendre des études et mon attachement à ma famille n’étaient pas nécessairement deux aspirations opposées. Elles correspondaient à deux dimensions auxquelles j’accordais de l’importance.
Tenir compte de mes proches ne signifiait pas nécessairement renoncer à mon autonomie. Cela pouvait aussi faire partie de la manière dont je souhaitais exercer cette autonomie.
Comment concilier un projet de reconversion professionnelle avec ce qui compte pour ses proches ?
Pendant longtemps, j’ai considéré ma reprise d’études comme un projet personnel. C’était une aspiration ancienne, quelque chose que je souhaitais profondément accomplir.
Mais lorsque j’ai commencé à envisager concrètement ce changement, j’ai réalisé que la décision ne concernait pas uniquement mon avenir professionnel.
Elle allait aussi modifier notre organisation familiale, notre disponibilité et certains moments que nous avions l’habitude de partager.
Ce constat a changé ma manière d’aborder le projet.
Je cherchais initialement à savoir si j’étais capable de reprendre des études. Progressivement, j’ai commencé à me demander dans quelles conditions cette reprise d’études pourrait trouver sa place dans notre vie.
Ce déplacement a rendu les échanges avec mes proches essentiels.
Il ne s’agissait plus simplement de leur présenter une décision et d’attendre leur réaction. J’avais besoin de comprendre avec eux ce que ce projet impliquait réellement.
Leur soutien était important, mais il ne suffisait pas à répondre aux questions que je me posais.
Même lorsqu’une décision est accueillie favorablement, elle peut nécessiter des renoncements, des ajustements et une nouvelle répartition du temps et de l’énergie.
C’est aussi ce que cette période de transition m’a permis de mesurer.
Cet espace d’entre-deux, pendant lequel je n’avais pas encore pris ma décision, a été particulièrement précieux. Il m’a donné le temps de confronter mon envie à la réalité de notre vie familiale, sans chercher immédiatement à résoudre toutes les tensions.
J’ai compris que je ne pouvais pas considérer uniquement les contraintes matérielles de mon projet.
La dimension relationnelle devait également avoir sa place dans ma réflexion.
Non pas parce que mes proches avaient à décider à ma place, mais parce que je souhaitais moi-même tenir compte de ce que cette décision pourrait changer entre nous.
Cela ne signifiait pas renoncer à mon envie de reprendre des études. Cela ne garantissait pas non plus que nous trouverions un équilibre satisfaisant pour chacun.
Mais cela me permettait de considérer ma décision dans toute sa complexité.
Je ne cherchais plus seulement à savoir ce que je voulais changer dans ma vie professionnelle. Je cherchais aussi à comprendre ce que je souhaitais préserver dans ma vie familiale.
Et si la peur de décevoir révélait aussi ce que nous craignons de changer ?
Lorsque j’ai envisagé de reprendre des études, je pensais devoir avant tout me confronter au jugement de mes proches.
Mais j’ai progressivement compris que ma difficulté venait surtout de la perspective de modifier un équilibre familial auquel je tenais profondément.
Cette expérience m’a amenée à regarder autrement la peur de décevoir dans nos choix professionnels.
Parfois, ce n’est pas tant le jugement de nos proches qui rend un choix difficile, mais la peur de ne plus pouvoir être auprès d’eux comme nous le souhaitons.
Pour aller plus loin
Perte de sens au travail: comprendre ce qui se passe avant de tout changer
Comment prendre une décision quand on n’est pas sûr ?
Références scientifiques
Greenhaus, J. H., & Beutell, N. J. (1985). Sources of Conflict Between Work and Family Roles. Academy of Management Review, 10(1), 76–88.
Ryan, R. M., & Deci, E. L. (2000). Self-Determination Theory and the Facilitation of Intrinsic Motivation, Social Development, and Well-Being. American Psychologist, 55(1), 68–78.



