Dans le métro de Tokyo, un petit garçon me dévisageait. Son regard disait clairement : tu n’es pas d’ici. Et pour la première fois, je n’avais aucun mot pour lui expliquer qui j’étais.
Pas parce que je ne parlais pas japonais. Mais parce que tout ce qui me définissait habituellement, mon métier, mon pays, mes rôles, semblait soudain étranger à moi-même.
J’ai vécu deux expatriations. La première à 30 ans, seule, tout planifié. La seconde à 55 ans, avec mon mari, vers Singapour, sans plan vraiment défini.
À chaque fois, la même sensation : arriver dans un univers où je ne me sens pas à ma place. Comme ces heures passées en transit dans un aéroport, ni ici, ni là-bas. Une partie de moi restée en arrière, une autre projetée vers un endroit inconnu.
Au Japon, je faisais des photos de tout. Les bouches de métro, les arrêts de bus, les enseignes d’hôtels. Une façon de maîtriser ce que je ne comprenais pas encore. Si je me perdais, j’aurais au moins une image à montrer.
Mais les images ne disaient pas qui j’étais.
Quand ce qui vous définit est étranger à l’autre, il s’installe une solitude particulière. Pas la solitude d’être seul, celle d’être illisible.
Ce que j’ai compris depuis, c’est que cette expérience n’appartient pas qu’aux expatriés.
À chaque grande décision qui jalonne une vie, changer de travail, traverser une rupture, perdre quelqu’un, devenir parent, on quitte une façon d’être. On abandonne les mots qui nous définissaient sans connaître encore ceux qui nous définiront.
Ces moments d’entre-deux sont des temps de perte de repères. Les autres nous perçoivent en train de changer alors que nous-mêmes n’avons pas encore la capacité de le nommer.
Alors le corps prend le relais. Dans ces périodes où les mots ne forment plus de phrases, c’est le toucher d’un arbre, l’herbe sous les pieds, la lumière d’un coucher de soleil qui encodent notre réalité la plus intime. Celle qui reste la même quel que soit l’endroit, quelle que soit la décision qui a enclenché le changement.
Notre identité ne se pose plus en termes de métier, de rôle, de statut. Elle se relie à ce corps qui apprend, qui observe, qui envoie des signaux.
À Singapour, j’ai longtemps cherché de nouveaux mots pour me redéfinir. Puis j’ai arrêté. Pas parce que j’avais abandonné, mais parce que j’ai compris que ce n’était pas les mots qui manquaient. C’était le temps de les sentir avant de les nommer qui m’avait manqué.
Singapour ne me définit pas. Elle m’apporte un nouveau regard, de nouvelles sensations. Et c’est dans ces moments où la lumière change que je m’aperçois que je suis libre, libre de traverser cet entre-deux en pleine conscience de moi-même.
Ce n’est plus un changement. C’est une continuité. La même personne, sous une lumière différente.
Et vous, y a-t-il un moment dans votre vie où vous avez cessé de vous reconnaître dans les mots qui vous définissaient ? Comment avez-vous traversé cet entre-deux ?
Je serais heureuse de vous lire.


