Ce que le platane m’a appris sur ce que nous continuons à porter
Je suis restée longtemps devant ce platane.
Au début, je regardais simplement son tronc.
Son écorce se détachait par endroits, laissant apparaître une autre matière en dessous.
Je savais que c’était normal. Le platane renouvelle naturellement son écorce.
Mais ce que je voyais n’était plus tout à fait un arbre. J’avais l’impression qu’il me montrait quelque chose de moi.
Et si intégrer ne voulait pas dire conserver ?
Depuis quelque temps, je cherche à comprendre ce que signifie vraiment intégrer.
Nous parlons souvent d’intégrer une expérience, un changement, une blessure. Comme s’il fallait ajouter quelque chose à ce que nous sommes déjà.
Pourtant, devant ce platane, j’ai ressenti exactement l’inverse.
Son écorce ne s’épaissit pas. Elle se détache.
Et c’est précisément ainsi qu’il continue de grandir.
En le regardant, une pensée m’a traversée.
Et si l’intégration n’était pas un mouvement d’accumulation mais un mouvement de discernement ?
Alors j’ai commencé à sentir tout ce qui, en moi, restait encore accroché.
Tout ce qui m’avait permis de croire en moi et de rester en lien avec la vie. Et tout ce qui m’avait éloignée de moi-même pour préserver aussi des liens, répondre à des attentes.
Je croyais avoir dépassé certains événements. En réalité, ils étaient encore attachés à moi.
Pourquoi est-il si difficile de laisser partir ce qui nous a protégés ?
Le plus étonnant n’était pas de les voir.
C’était ce que je ressentais à l’idée de les laisser partir.
Comme si je risquais d’abandonner une partie de moi. Comme si mon identité allait se fragmenter.
Le platane, lui, semblait raconter une autre histoire.
Il ne se défait pas de son écorce parce qu’elle le retient. Il s’en défait parce qu’elle a rempli sa fonction.
Elle l’a protégé. Elle lui a permis de grandir.
Puis vient un moment où la conserver empêcherait précisément cette croissance de continuer.
Peut-être que certaines mémoires fonctionnent de la même manière.
Elles nous ont aidés à traverser une période de notre vie. Puis, sans que nous nous en apercevions, elles continuent à définir notre manière d’habiter le monde.
C’est peut-être cela qui rend le détachement si difficile.
Nous ne croyons pas perdre une protection. Nous croyons nous perdre nous-mêmes.
Reconnaître ce qui nous appartient encore
Face à cet arbre, j’ai senti naître une autre possibilité.
Et si je pouvais laisser partir ce qui ne nourrit plus ma vie sans renier celle que j’ai été ?
Et si l’intégration consistait moins à conserver qu’à reconnaître ?
Reconnaître ce qui m’a construite et ce qui m’a protégée. Reconnaître aussi ce qui est devenu trop étroit pour la personne que je suis en train de devenir.
Alors j’ai compris pourquoi ce platane me touchait autant.
Il ne me parlait pas du changement. Il me parlait de transformation.
Il continuait à se déployer, solide et fier, non pas malgré ce qui se détachait de lui, mais grâce à ce qui se détachait.
Il accompagnait son propre processus naturellement.
Les mots peuvent-ils nous aider à discerner ?
Peut-être que grandir ne consiste pas seulement à accueillir davantage.
Peut-être que grandir demande aussi d’apprendre à reconnaître ce qu’il n’est plus nécessaire de porter.
Et je me demande si les mots n’ont pas, eux aussi, cette fonction : aider notre corps à discerner ce qui lui appartient encore de ce qu’il peut enfin laisser partir.
Le langage crée peut-être ce que nous devenons capables de discerner en nous-mêmes pour nous aider à traverser les étapes de vie.
Et vous, y a-t-il quelque chose dans votre vie que vous continuez à porter, non parce que vous en avez encore besoin, mais parce que cela a longtemps fait partie de vous ?
C’est précisément ce que j’explore dans Entre Ici & Ailleurs : ce qui se passe en nous lorsque quelque chose ne nous correspond plus, mais que la suite n’est pas encore tout à fait visible. Si ces questions vous accompagnent aussi, vous pouvez vous abonner pour poursuivre l’exploration avec moi.



