Photo de Joshua Ang - UNSPLASH - sculpture du lion en face de Marina Bay
Je suis expatriée à Singapour depuis un an.
Le simple nom du lieu me revient comme une énigme : Simha-pura, la cité du lion. Pourtant, il n’y a jamais eu de lions à Singapour, seulement des tigres autrefois. Le lion est une erreur d’interprétation devenue identité.
Cette histoire me fascine.
On dit souvent que partir, c’est fuir. Mais peut-être que partir, c’est simplement voir un lion là où il n’y en a pas. Croire à quelque chose d’invisible pour continuer à avancer.
Je me demande parfois quel lion j’ai cru voir, moi aussi, en posant mes valises à Singapour.
Était-ce le courage ? La liberté ? Ou simplement le désir d’être autre chose que « la fille de », « la sœur de », « celle qui reste » ?
Les mythes naissent souvent du manque. Nous racontons une histoire pour supporter l’inexplicable, pour rendre habitable l’incompréhensible.
Je crois que chacun de nous finit, un jour, par s’inventer un mythe fondateur. Non pas pour nier la réalité, mais pour continuer à vivre avec elle.
Comme le prince de Singapour qui transforme une erreur de perception en identité nationale, j’ai moi aussi essayé de transformer mon départ en autre chose qu’une perte.
Cette ville a honoré son illusion d’origine. S’inventer un mythe fondateur, ce n’est pas mentir. C’est choisir une métaphore à la place de la cicatrice. C’est offrir une forme à ce qui, autrement, resterait une succession d’événements sans cohérence.
Peu à peu, le mythe se dépose en nous comme une seconde peau.
Alors je me demande si nous ne faisons pas tous cela. Peut-être que nos identités sont moins construites par les faits que par les histoires que nous choisissons d’en faire.
Pendant longtemps, j’ai peut-être cru que partir signifiait abandonner. Que quitter ma famille revenait à la trahir.
Aujourd’hui, je me demande si cette histoire était, elle aussi, un lion. Le lion que j’ai cru voir n’existe peut-être pas mais il m’a permis d’avancer. Et cela suffit peut-être à lui donner une forme de vérité.
J’écris à partir de cet endroit, celui de l’entre-deux.
Je ne m’accroche plus à la continuité. J’essaie d’embrasser mon devenir en laissant les mémoires de ma famille dialoguer avec ma propre histoire.
Elles ne me définissent pas. Comme mon grand-père maternel, comme ma grande-tante, je choisis d’honorer la liberté de me rencontrer.
Je ne cherche pas à réécrire mon passé. J’essaie simplement de choisir le récit dans lequel il continuera de vivre.
Peut-être est-ce cela, finalement, s’inventer un mythe fondateur ? Non pas raconter une autre histoire mais regarder la même vie avec des mots qui nous permettent enfin d’avancer.
Et vous… quel est le lion que vous avez choisi de voir pour continuer à avancer ?
Car c’est souvent dans les récits que nous croyions connaître que se cache l’or sous les mots.
Pour aller plus loin




Beau texte et surtout quelle belle histoire
Oser faire son chemin. Je cherche mon lion intérieur et... j'espère le trouver.
Je ne suis pas très sûre d'avoir trouvé mon lion intérieur.