On parle souvent de la crise du milieu de la vie. Il y a aussi ce qu’on appelle aujourd’hui la crise du quart de vie.
Et elle est loin d’être marginale.
Une étude internationale publiée en 2025, menée auprès de 2 247 jeunes adultes dans huit pays, révèle qu’entre 40 % et 77 % des participants, selon les pays, déclarent avoir traversé une telle crise (Robinson et al. 2025).
Derrière ces chiffres, on retrouve des préoccupations professionnelles, financières et familiales, mais aussi des sentiments d’anxiété, de confusion et d’incertitude.
La crise du quart de vie peut apparaître à ce moment où les repères qui nous ont longtemps permis d’avancer ne suffisent plus tout à fait.
On commence alors à questionner les choix qu’on a faits, la direction que l’on prend et, parfois, ce que l’on veut vraiment pour la suite.
Alors, pourquoi traverse-t-on ces crises existentielles ?
Il est rare d’entendre quelqu’un dire ouvertement « Je me suis trompé » ou « Je ne sais plus ce que je veux. »
Et pourtant, cette tension peut être profondément paralysante, notamment lorsqu’elle vient remettre en question la trajectoire que l’on suivait jusque-là.
Comment peut-on avoir pris autant de décisions dans sa vie et découvrir un jour qu’on ne sait plus très bien ce qu’on veut ?
1. Pendant longtemps, quelqu’un savait me dire si j’étais sur la bonne voie
Cette réflexion m’a aussi fait repenser à un article de Pauline Laigneau sur la manière dont l’école nous apprend à réussir.
Parce que pendant longtemps, l’école nous a offert des règles à suivre qui conditionnaient notre réussite. La validation par les notes nous permettait de nous positionner et, je dirais même, que les notes étaient aussi un passeport pour intégrer l’école de notre choix.
Le système scolaire a l’avantage d’offrir des critères de réussite lisibles. Pour autant, ces critères se limitent essentiellement à une évaluation de la performance et questionnent peu nos aspirations.
On pourrait même dire que si on est bon en sciences, alors la voie semble toute tracée pour devenir ingénieur. Ou que si l’on est davantage à l’aise dans les matières littéraires, certaines études semblent naturellement plus accessibles.
Ce manque de questionnement autour de nos aspirations peut entretenir une logique de pensée bien rodée :
« Je comprends ce qu’on attend de moi et, en plus, je réussis. Cette réussite m’ouvre les portes de mon futur et une voie qui me sécurise. »
Une enquête menée en 2017 auprès de plus de 6 000 jeunes adultes révèle que 61 % d’entre eux identifient la recherche d’un métier qui les passionne comme une source majeure d’anxiété (Linkedin 2017).
Ce chiffre m’interpelle.
On apprend à identifier les compétences qui nous permettent de réussir. Mais est-ce qu’on consacre autant de temps à découvrir ce qu’on a réellement envie de faire de ces compétences ?
Et lorsque l’on obtient la reconnaissance professionnelle que l’on recherchait, que reste-t-il pour nous orienter si cette reconnaissance ne suffit plus à donner du sens à notre quotidien ?
De façon presque évidente, ce mode de pensée peut nous conduire vers une trajectoire sécurisante : un diplôme, un salaire, une reconnaissance professionnelle.
Mais cette trajectoire peut sembler réussie sans forcément nous donner le sentiment d’être à notre place.
C’est peut-être aussi ce qui permet de comprendre pourquoi certaines personnes peuvent traverser une crise du quart de vie alors même que tout semble aller dans la bonne direction.
À quel moment ai-je appris à distinguer « je suis sur une voie où je réussis » de « je suis sur une voie que je veux » ?
Les travaux de Deci et Ryan sur l’autodétermination apportent ici un éclairage intéressant.
Ils distinguent notamment différentes formes de motivation, dont la motivation intrinsèque et la motivation extrinsèque.
La motivation extrinsèque peut être illustrée par le modèle de la réussite scolaire :
« Les bonnes notes me motivent à continuer à étudier et me permettent de valider mon année. »
La motivation intrinsèque, quant à elle, vient davantage de l’intérieur.
Dans notre vie quotidienne, on pourrait la traduire par :
« Qu’est-ce qui me donne envie de me lever le matin ? »
L’école nous donne accès à un savoir.
Mais pour en faire quoi ? Pour remplir quelle fonction ? Pour activer quelle motivation ?
Les notes, les évaluations et les diplômes nous donnent des repères extérieurs très clairs.
Sauf que la vie, ce n’est pas simplement la suite logique des études.
La vie est mouvement, et on y cherche aussi du sens, en plus de chercher à s’épanouir.
2. Quand la réussite devient une boussole
L’accumulation de bonnes notes peut progressivement nous conduire à croire que l’on est quelqu’un qui réussit.
Et cette logique de validation peut persister dans la vie professionnelle, même si les critères changent.
On peut alors en arriver à mesurer une partie de notre valeur personnelle à travers notre réussite.
Les travaux de Jennifer Crocker sur les contingencies of self-worth apportent ici un éclairage intéressant. Ils montrent notamment que notre estime de nous-mêmes peut devenir dépendante de certains domaines, comme la compétence académique.
Alors je me pose cette question :
Que se passe-t-il lorsque la réussite ne valide plus seulement ce que l’on fait, mais commence aussi à définir qui l’on est ?
C’est peut-être aussi ce qui rend ces périodes de remise en question particulièrement déstabilisantes.
Elles peuvent venir toucher à notre identité, à ce qu’on pensait savoir de nous et à la manière dont on se définissait jusque-là.
3. Le problème, c’est que les cases ont fonctionné
C’est peut-être là tout le paradoxe.
Le problème n’est pas forcément que nous avons échoué.
Parfois, au contraire, les cases ont fonctionné.
On a obtenu le diplôme, construit une carrière, décroché une promotion ou atteint une certaine sécurité financière.
Et pourtant, une question peut finir par apparaître :
« Est-ce que je souhaite vraiment poursuivre la voie que j’ai choisie ? Est-ce que je suis sûre que c’est une voie que j’ai réellement choisie ? »
Cette interrogation en amène une autre :
« Qu’espérais-je vraiment trouver derrière tout ce que je cherchais à obtenir ? »
Quand on poursuit tous ces objectifs, on ne recherche pas seulement un résultat tangible.
On imagine aussi ce qu’ils vont nous permettre de vivre et d’épanouir en nous.
Cela peut être la quête de liberté, la création d’une famille, la préservation de notre héritage, l’expression d’une nouvelle voix et, au-delà de tout cela, le sentiment d’avoir trouvé notre place.
Mais que faire lorsqu’on atteint les objectifs que l’on poursuivait et qu’on a malgré tout le sentiment de s’être perdu en chemin ?
Cela ne signifie pas nécessairement que l’on s’est trompé, ni que nos accomplissements sont vains.
Peut-être découvre-t-on simplement que l’on a longtemps mesuré notre progression à travers ce que l’on accomplissait, sans vraiment se demander ce que ces accomplissements venaient nourrir en nous.
4. Et puis, ce ne sont pas les méthodes de développement personnel qui nous donneront la bonne réponse
Ce vide existentiel exige d’être traversé.
Et c’est là que je trouve certaines méthodes de développement personnel rapidement restrictives : elles nous invitent souvent à chercher comment nous améliorer, alors que la question n’est peut-être pas toujours de devenir une meilleure version de nous-mêmes.
Le véritable cheminement nous oblige parfois à examiner les fissures en nous.
Ces fissures peuvent alors ouvrir un espace : celui de regarder ce qui ne nous correspond plus et, peut-être, de nous recréer.
C’est aussi ce que m’évoque le parcours de Marc de la Ménardière et son travail autour du documentaire En Quête de Sens. Son cheminement pose, à sa manière, cette question : au-delà de ce que l’on veut réussir, comment veut-on vivre et contribuer au monde ?
Cette perte de repères peut alors ouvrir une véritable quête de sens.
Il n’y a plus de classement, plus de diplôme et plus vraiment de réponse extérieure capable de nous dire quel choix est objectivement meilleur qu’un autre.
Alors comment savoir que je fais le bon choix lorsque personne ne peut plus me dire ce qu’est le bon choix ?
Les travaux de Kennon Sheldon et de ses collègues sur les objectifs personnels apportent ici un éclairage intéressant.
Ils montrent notamment que les objectifs qui correspondent davantage à nos intérêts et à nos valeurs ont tendance à être poursuivis avec plus d’engagement et que leur atteinte est associée à davantage de bien-être.
Tim Kasser et Richard Ryan distinguent également les aspirations intrinsèques (comme les relations, le développement personnel ou la contribution) des aspirations extrinsèques, davantage tournées vers l’image, le statut ou la richesse.
Ces recherches ne disent pas que toute réussite extérieure dissimule un désir contrarié.
Elles suggèrent plutôt que l’atteinte d’un objectif ne garantit pas à elle seule le sentiment d’épanouissement.
Et peut-être que lorsque les anciens repères ne suffisent plus, la question n’est plus seulement :
« Qu’est-ce que je dois réussir ensuite ? »
mais plutôt :
« Qu’est-ce qui compte réellement pour moi maintenant ? »
5. Et si je ne m’étais pas perdue ?
Ces crises transitoires, ces périodes d’entre-deux ou les questions qui nous assaillent peuvent aussi être transformatrices.
À condition, peut-être, de ne pas chercher immédiatement une solution avec le même prisme de pensée que celui qui nous a longtemps appris à choisir en fonction de nos compétences, de nos résultats ou de ce que l’on attendait de nous.
Je propose alors une autre perspective : et si ne plus savoir n’était pas nécessairement le signe que quelque chose ne va pas ?
Peut-être que je ne me suis pas perdue.
Peut-être que, pour la première fois, aucun chemin déjà tracé ne peut me guider.
Les travaux du psychologue Oliver Robinson (2013) sur les crises du début de l’âge adulte apportent ici un autre éclairage. Ils permettent aussi de comprendre ces périodes de questionnement comme des transitions identitaires, où certains repères, rôles ou façons de se définir peuvent être remis en question.
Il ne s’agit alors plus seulement de savoir ce que l’on veut accomplir, mais aussi de s’interroger sur la manière dont on souhaite vivre.
Cette distinction me semble essentielle.
Peut-être que la crise ne vient pas uniquement de ce qui nous manque, mais aussi du décalage qu’on commence à percevoir entre ce que l’on a construit et ce que l’on souhaite désormais vivre.
Et si cette période d’incertitude nous invitait à explorer une autre manière de choisir ?
Ce que j’aimerais vous laisser
« J’ai fait tous les bons choix. Alors pourquoi je ne sais plus ce que je veux ? »
Et si personne ne pouvait vous dire si votre prochain choix est le bon, qu’est-ce que vous auriez besoin d’écouter en vous pour commencer à choisir ?
Pour aller plus loin:
Est-ce que j’ai intérêt à changer de métier alors que je le fais bien mais que je ne m’éclate plus !
Perte de sens au travail, comprendre ce qui se passe avant de tout changer
Dans le prochain article, j’aimerais justement explorer comment le journaling peut aider à clarifier ses choix quand on ne sait plus très bien ce qu’on veut.
Sources et inspirations
Recherches scientifiques
Robinson, O. C., et al. (2025). Quarter-life Crisis Episodes in Emerging Adulthood: A Mixed-Methods Analysis of Data From Eight Countries. Emerging Adulthood. Étude internationale sur les crises du quart de vie.
Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The “What” and “Why” of Goal Pursuits: Human Needs and the Self-Determination of Behavior. Psychological Inquiry, 11(4), 227–268. Théorie de l’autodétermination et des motivations.
Crocker, J., et al. (2003). When Grades Determine Self-Worth: Consequences of Contingent Self-Worth for Male and Female Engineering and Psychology Majors. Journal of Personality and Social Psychology, 85(3), 507–516. Relations entre réussite scolaire et estime de soi.
Sheldon, K. M., & Elliot, A. J. (1999). Goal Striving, Need Satisfaction, and Longitudinal Well-Being: The Self-Concordance Model. Journal of Personality and Social Psychology, 76(3), 482–497. Concordance entre objectifs personnels et bien-être.
Kasser, T., & Ryan, R. M. (1996). Further Examining the American Dream: Differential Correlates of Intrinsic and Extrinsic Goals. Personality and Social Psychology Bulletin, 22(3), 280–287. Aspirations intrinsèques, extrinsèques et bien-être.
Robinson, O. C., & Wright, G. R. T. (2013). The Prevalence, Types and Perceived Outcomes of Crisis Episodes in Early Adulthood and Midlife. International Journal of Behavioral Development, 37(5), 407–416. Crises existentielles et transitions identitaires.
Enquêtes et autres inspirations
LinkedIn (2017). New LinkedIn Research Shows 75 Percent of 25–33 Year Olds Have Experienced a Quarter-Life Crisis. Enquête internationale auprès de 6 014 jeunes adultes sur leurs préoccupations professionnelles et personnelles.
Laigneau, Pauline (Substack, 2026). Pourquoi l’école nous désapprend à réussir. Réflexion sur les critères scolaires de réussite et l’autonomie dans nos choix.
De La Ménardière, Marc, & Coste, Nathanaël (2015). En quête de sens. Film documentaire explorant notre rapport au sens, à la réussite et aux choix de vie.



