Il est parfois plus facile d’envisager de quitter un métier qu’on n’aime pas que de s’autoriser à quitter un métier qu’on fait bien.
Parce que quand on est compétent, reconnu pour ce qu’on fait, qu’on a passé des années à apprendre et à acquérir de l’expérience, on finit par se poser une question : Pourquoi ai-je envie d’autre chose alors que je suis bonne dans ce que je fais ?
Une compétence dit quelque chose de ce que nous savons faire, mais elle ne dit pas nécessairement ce que nous avons envie de faire.
On peut être très bon en maths sans avoir envie de devenir professeur de maths. On peut savoir coudre sans avoir envie de devenir styliste.
Dans le monde professionnel, pourtant, nous sommes beaucoup regardés à travers nos compétences. Nous les développons avec l’expérience et, au fil des années, nous devenons de plus en plus compétents dans ce que nous faisons.
Mais est-ce suffisant pour avoir envie de continuer ?
Qu’est-ce que mon travail nourrit aujourd’hui chez moi ? Et qu’est-ce qu’il ne nourrit plus ?
Au fil de cet article, nous allons explorer :
1. Quand ce qu’on sait faire finit par nous retenir
2. Qu’est-ce que j’ai peur de perdre si je change ?
3. Changer veut-il forcément dire repartir de zéro ?
4. Et si je sais seulement ce que je ne veux plus ?
Et pour terminer, ce que j’aimerais vous laisser.
Je vous laisse entrer dans cette réflexion avec moi. Bonne lecture ❣️
1. Quand ce qu’on sait faire finit par nous retenir
Il existe une notion qu’on retrouve sous le terme de competency trap : quand le fait d’être très bon dans une compétence finit par nous enfermer.
Herminia Ibarra, professeure à la London Business School et spécialiste des transitions professionnelles et de l’identité au travail, décrit ce mécanisme : plus nous sommes reconnus et récompensés pour ce que nous maîtrisons déjà, plus il peut devenir difficile d’investir dans quelque chose que nous maîtrisons moins.
Redevenir débutant a un coût quand on a passé des années à devenir expert.
Notre manière de nous regarder peut alors finir par se confondre avec la manière dont notre environnement nous regarde.
Je suis bonne dans ce que je fais.
On me reconnaît pour ça.
J’ai construit une partie de mon identité professionnelle autour de cette compétence.
Alors pourquoi j’irais ailleurs ?
Qu’est-ce que je continue à faire parce que je le fais bien ?
Et si personne ne me reconnaissait pour cette compétence, est-ce que j’aurais encore autant envie de l’exercer ?
Je retrouve aussi cette peur chez beaucoup de jeunes que j’ai pu accompagner : celle de prendre la mauvaise décision et de s’enfermer dans une voie qui ne leur apportera pas l’épanouissement qu’ils espèrent.
Mais peut-être faut-il justement regarder cet épanouissement autrement que par la seule loupe des compétences.
On peut être compétent et ressentir malgré tout qu’il manque quelque chose. Comme si on n’utilisait pas tout son être.
Cela ne signifie pas pour autant que le plaisir doit devenir le seul critère.
Une personne peut me dire : « Je travaillais dans la banque et, depuis que je suis à mon compte, je m’éclate dix fois plus. Pourtant, je gagne moins. »
Une autre peut me dire exactement l’inverse : « Je ne m’éclate pas au boulot. Pourtant, je suis très bon dans ce que je fais. Cela me permet de très bien gagner ma vie, de m’occuper de mes enfants et de leur permettre de faire les études qu’ils souhaitent. »
Il n’y a pas une bonne réponse.
Un travail peut nourrir différentes choses dans notre vie. Et ce qui comptait beaucoup à une période peut compter moins quelques années plus tard.
2. Qu’est-ce que j’ai peur de perdre si je change ?
Lorsqu’on commence à envisager autre chose, il n’y a pas seulement la question de ce qu’on pourrait gagner.
Il y a aussi tout ce qu’on pourrait perdre.
Il y a le temps investi pour apprendre, l’expérience acquise et les années passées à devenir bon dans ce qu’on fait.
Il peut aussi y avoir un salaire, un statut et une sécurité. Tout ce que ce travail nous permet d’offrir à notre famille ou de construire dans notre vie.
Et puis, malgré tout cela, ce sentiment peut rester :
« Je fais bien mon travail, mais je ne m’éclate plus. Je ne prends plus autant de plaisir. J’aimerais apprendre autre chose. »
Qu’est-ce que j’essaie de protéger ?
Et parmi tout ce que j’ai construit, qu’est-ce que je veux réellement conserver ?
Parce que vouloir autre chose ne signifie pas nécessairement vouloir effacer tout ce qui précède.
3. Changer veut-il forcément dire repartir de zéro ?
À force de nous définir à travers notre métier, nous pouvons oublier tout ce que les années passées à l’exercer nous ont permis d’acquérir.
Certaines compétences peuvent se transférer d’un métier à un autre. L’expérience acquise ne disparaît pas simplement parce qu’on décide d’apprendre autre chose.
Qu’est ce que j’ai appris au cours de ces années qui dépasse mon métier actuel ?
C’est là que la question des passerelles devient intéressante.
Peut-être que nous ne sommes pas seulement l’intitulé du poste que nous occupons aujourd’hui, ni la case professionnelle dans laquelle nous avons jusque-là été placés.
Changer ne signifie pas nécessairement recommencer.
Cela peut aussi vouloir dire partir de ce qu’on a construit pour explorer autre chose.
4. Et si je sais seulement ce que je ne veux plus ?
C’est peut-être l’un des moments les plus inconfortables d’une transition.
Je peux savoir que je fais bien mon travail et, en même temps, ressentir que je ne m’y épanouis plus de la même manière.
Je peux savoir que je veux autre chose sans être encore capable de dire quoi.
Je ne suis plus tout à fait à ma place là où je suis.
Mais je ne sais pas encore où sera la suivante.
Cette période pendant laquelle nous savons ce que nous ne voulons plus sans savoir encore ce qui viendra ensuite est au cœur des travaux d’Herminia Ibarra sur les transitions professionnelles.
Dans Working Identity, elle montre notamment qu’une nouvelle identité professionnelle ne se construit pas uniquement par l’introspection ou en trouvant d’abord la réponse parfaite. Elle se construit aussi en expérimentant de nouvelles activités, en rencontrant d’autres personnes et en testant différentes possibilités.
C’est peut-être ce qui rend cet entre-deux si particulier : ne pas encore savoir ne signifie pas nécessairement être perdu.
Peut-être n’avons-nous pas besoin de connaître immédiatement le prochain métier.
Peut-être pouvons-nous commencer par une question plus simple : Qu’est-ce que j’aurais envie d’apprendre si je ne cherchais pas encore à savoir quel métier en faire ?
Retrouver cette joie dans l’apprentissage et s’apercevoir qu’on peut continuer à apprendre.
Explorer quelque chose qu’on maîtrise moins, et accepter parfois, de redevenir débutant.
Dans un article publié en septembre 2026 par la London Business School, Lynda Gratton, Herminia Ibarra et Grayson Perry proposent justement de ne plus considérer la maîtrise comme un point d’arrivée.
Parce que dans une vie professionnelle longue, notre expertise a elle aussi besoin d’évoluer. Cela suppose d’approfondir certaines compétences, d’en développer d’autres et d’accepter de redevenir débutant.
Peut-être que l’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que l’on veut faire ensuite, mais de s’autoriser à ne pas encore le maîtriser.
Ce que j’aimerais vous laisser
Nous étions partis d’une question assez fermée : Est-ce que j’ai intérêt à changer alors que je suis bonne dans ce que je fais, mais que je ne m’éclate plus ?
Après tout ce que nous venons d’explorer, peut-être pouvons-nous la poser autrement : Quelles possibilités apparaissent quand je me donne le droit de redevenir débutante ?
Peut-être que changer ne revient pas à effacer tout ce qu’on a construit, mais à accepter que cela puisse nous conduire ailleurs. Et que redevenir débutante, n’est pas forcément repartir de zéro, c’est simplement repartir autrement ❣
J’espère que cet article vous aura plu et qu’il vous aura aidé à mettre un peu plus de clarté sur votre propre réflexion. Si certains passages ont fait écho à ce que vous vivez, n’hésitez pas à venir prolonger la discussion dans les commentaires.
Et si vous vous donniez le droit d’explorer ?
On peut être compétent dans ce qu’on fait et sentir malgré tout qu’autre chose cherche à prendre place.
Je vous propose de poursuivre ici ces réflexions autour du travail, de nos choix et de ces moments d’entre-deux où on ne sait pas encore très bien ce qui vient ensuite.
Ressentir sans encore savoir : Un texte sur le ressenti, l’intuition et le discernement, et sur la façon dont le réel peut peu à peu nous aider à y voir plus clair.
Le courage n’avait rien à voir là-dedans : J’y raconte pourquoi je suis retournée à l’université à 45 ans pour devenir psychologue. Un texte sur les regrets, le renoncement et cet entre-deux où on n’est déjà plus la personne d’avant.
Pour aller plus loin
Lynda Gratton, Herminia Ibarra et Grayson Perry — « Why Mastery Has to Keep Moving », London Business School, septembre 2026.
Sur la competency trap, la maîtrise, l’apprentissage et la difficulté à redevenir débutant lorsque l’on a construit une expertise.
Herminia Ibarra — Working Identity: Unconventional Strategies for Reinventing Your Career.
Sur les transitions professionnelles, l’identité et la manière dont nous explorons différentes possibilités avant de savoir précisément ce qui viendra ensuite.
« How Your Expertise Can Become the Biggest Obstacle to Career Change » — Career Pivot My Pivot, Substack, juin 2026.


